La Chronique de Rosalie Muswamba.(Tidiane N’dyaye, le génocide voilé, enquête historique, Editions Gallimard,2008)

BY  ROSALIE  MUSWAMBA. ( Historienne, membre fondatrice de l’Université populaire Africaine en Suisse) Genève le 09/11/09.

Les traites négrières Arabo-musulmanes deumeurent relativement peu connues du grand public comparativement à la traite Atlantique, et dans le monde de la recherche universitaire, elles sont bien moins souvent étudiées, même si cela commence à changer. Â travers l’ouvrage présenté ici, l’auteur se propose d’enquêter sur un phénomène  inscrit  dans la longue durée tout en analysant ses mécanismes ainsi que la façon dont  il a contribué à modeler les sociétés Africaines qui ont pu en être victimes et/ou y participer.

Pour évoquer cette page douloureuse de l’Histoire Africaine qui, jusqu’à aujourd’hui  emprisonne les relations du monde noir avec le monde arabo-musulman dans les rets du non-dit , l’auteur n’hésite pas  à parler d’un « génocide voilé » , expression faisant d’ailleurs l’intitulé de son travail. Les traites négrières transaharienne et orientale s’apparentent ainsi à une entreprise délibérée de destruction des peuples qui en furent les victimes, entreprise suivie de la minimisation, voire du déni de ce crime.

Institution plurimillénaire ayant eu droit de cité sur tous les continents et ayant frappé les sociétés les plus diverses tout au long de l’histoire humaine, l’esclavage a cependant  acquis une résonance et une dimension particulière dans la mémoire des peuples négro-africains ainsi que de leurs diasporas. En effet , même si les noirs ne sont  de loin pas les seuls à avoir souffert  de toutes les formes d’asservissement et d’exploitation que peuvent inventer les hommes, ils ont clairement été, et cela depuis au moins les cinq derniers siècles, l’objet d’un déni d’humanité  spécifique du fait de leur « race ».  Le nom même de « traites négrières »  illustre d’ailleurs  trés bien l’aspect racial dans ce processus.

La traite négrière  Atlantique ainsi que l’esclavage qu’elle a alimenté dans les Amériques  et les autres territoires d’outre-mer sous contrôle européen fait aujourd’hui  l’objet d’une réprobation universelle.  La France, pour le moment seule parmi les anciennes nations impliquées dans l’odieux trafic, a même reconnu à travers la « loi Taubira »  la traite négrière et l’esclavagisme comme un crime contre l’humanité.

C’est lâ le fruit d’un long combat commencé avec la lutte désespérée des victimes de la traite négrière et poursuivi  par la détermination des abolitionnistes jusqu’à nos jours . Cependant, la visibilité de la traite négrière Atlantique ainsi que le devoir de mémoire qu’elle appelle occulte quelque peu les traites Transaharienne et orientale. Or , c’est cette occultation , ce « voile » que Tidiane N’Diaye se propose de déchirer dans son travail en décortiquant  le contexte de la mise en place, les mécanismes et l’histoire des traites négrières Arabo-musulmanes . Il s’agit en effet de restituer la dimension génocidaire de ce phénomène dans son déroulement sinon dans la volonté de ses auteurs. Située au carrefour de plusieurs problématiques à forte charge  politique et émotionelle, une telle enquête ne peut manquer de faire débat.

En effet, alors que l’Islam, en tant que religion d’abord, mais aussi en tant que matrice civilisationelle, sociale et culturelle, est regardé avec suspicion aujourd’hui, une telle enquête peut se transformer en élément à charge contre les musulmans. C’est pourquoi  il revient à ces derniers d’examiner et d’analyser les faits historiques sans tabous  et de condamner les crimes commis. Essayer de  faire passer ce genre d’étude pour une attaque- une de plus- contre l’Islam serait en effet aussi peu pertinent que de minimiser la traite  négrière Atlantique à la lumière ici jetée sur les traites orientale et Transaharienne.

Les traites négrières ont largement contribué à péjorer l’ image du Noir dans la conscience des Européens comme des Orientaux. Durant les siècles de grandeur de la civilisation musulmane, la négrophobie  a été portée par des esprits aussi brillants qu’Ibn Khaldun, Ibn Sina- Avicenne- ou Al Mutannabi. (ndlr: Voir à cet effet le dossier: l’ Islam et les Africains: l’autre (raciste) mission civilisatrice. Ainsi que : Mots Fondateurs et Mise en Forme du RACISME  ANTI-NOIR. Paroles Arabes qui créèrent les stéréotypes du Noir.  In Regards Africains  double numéro-47-48 été-automne 2002. p 14, 15- p18,19- p 27 à 31). La lutte contre le racisme  Anti-Noir qui peut aujourd’hui s’exprimer dans le monde Arabo-musulman nécessite entre autres d’en comprendre les racines et ce genre de recherche peut se révéler précieux à cet effet.

Selon l’auteur, les Noirs- dont certaines élites ont aussi tiré profit des traites négrières même si les peuples de l’Afrique subsaharienne y’ont globalement perdu- doivent,  de leur  coté, cesser de refouler cette histoire , même au nom de la fraternité entre victimes du colonialisme et du néo-colonialisme occidental. Les relations entre des peuples qui, aprés tout ont des siècles d’histoire partagée n’en seront que plus saines.

L’esclavagisme persistant en Mauritanie et dont on soupçonne fortement le Soudan  d’y revenir, les tensions raciales qui minent la cohésion de ces deux pays, l’ irrédentisme  touareg au Mali et au Niger témoignent, même si d’autres facteurs interviennent, d’un passé  » qui ne passe pas ».  La déligitimation des traites négrières ainsi que de l’esclavage  a été posée par les Européens dans un contexte colonial en Afrique et dans le monde Arabo-musulman- avec toutes les ambiguités générées par cette situation. Il a d’ailleurs souvent été reproché aux Musulmans – et aux Africains, toutes confessions confondues- de n’avoir  jamais radicalement condamné l’ institution de l’esclavage, d’ou la facilité du retour de telles pratiques en contexte de crise.

Enfin, l’usage d’un terme aussi terrible que celui de « génocide » pourra choquer et certains, dans le grand public comme dans le monde de la recherche universitaire  le rejetteront .  Il est employé par l’auteur  pour rendre compte du caractère proprement inhumain des traites négrières  ainsi que de leurs conséquences sur les hommes et sur les sociétés qui en étaient victimes. En effet , elles portaient en germe l’anéantissement des peuples d’un continent entier- les Amérindiens ou les Aborigènes  d’Australie pourraient témoigner qu’une telle tragédie est possible- et il n’est  tout simplement plus possible de minimiser l’un ou l’autre courant  de traite.

Si cet ouvrage pouvait contribuer à faire prendre conscience de cette nécessité, alors le travail de son auteur n’aura pas été vain.

BY  ROSALIE MUSWAMBA.

-Notes de la rédaction(ref à Regaf no47-48): Fodil Belhadj.

Une Réponse to “La Chronique de Rosalie Muswamba.(Tidiane N’dyaye, le génocide voilé, enquête historique, Editions Gallimard,2008)”

  1. Thom Says:

    Merci Rosalie
    Vous rendez parfaitement lisible ce travail remarquable d’un chercheur africain dont l’objectivité n’est plus à prouver. Il était temps qu’un Noir, africain et de surcroit musulman, traite enfin et sans complaisance du crime des Arabes, sans être taxé d’islamophobe. Car si les descendants de déportés africains se comptent par millions aux Amériques, dans le monde arabo-musulman la castration les a rayés en dépit des masses énormes de déportés, donc un vrai génocide au vu du résultat. Et le silence sur la question ne peut qu’encourager les descendants des bourreaux d’hier à continuer leur négrophobie et les horreurs au Darfour, en Mauritanie tout en pensant que c’est le destin du Nègre.
    Si ce genre d’ouvrage peut aider à ouvrir enfion le débat c’est tant mieux au lieu de continuer à accuser toujours les mêmes.
    Merci Rosalie
    Thom

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :